Gabon : parier sur la transformation locale de ses minerais
- Glenn Scott
- 14 juil. 2025
- 11 min de lecture

Le Gabon affiche une ambition claire : ne plus se contenter d’exporter ses richesses minières à l’état brut, mais les transformer sur place pour en tirer davantage de valeur. Le président de transition Brice Clotaire Oligui Nguema a récemment acté cette orientation stratégique lors d’un Conseil des ministres, ordonnant « l’interdiction formelle […] à compter du 1er janvier 2029, de l’exportation de manganèse brut, une ressource stratégique dont le Gabon est le deuxième producteur mondial ». Cette décision s’inscrit dans une politique industrielle ambitieuse axée sur la transformation locale des matières premières, le renforcement des compétences nationales et l’augmentation des recettes fiscale. Autrement dit, d'ici quelques années, le manganèse – et potentiellement d’autres minerais comme le lithium, le fer ou le cobalt – ne devraient plus quitter le pays sans une forme de traitement ou de valorisation locale.
Un choix politique assumé
Cette volonté politique a été réaffirmée par le président Oligui Nguema dans divers forums. Début juin 2025, il a annoncé la fin programmée des exportations brutes de matières premières et le recentrage vers la transformation locale. S’exprimant à Washington, il a souligné que le Gabon produisait par exemple 12 millions de tonnes de manganèse par an, et qu’au lieu de l’exporter tel quel, le pays entend désormais le traiter localement afin de « créer de l’emploi, augmenter la valeur ajoutée » et de répondre aux besoins énergétiques d’une industrialisation accrue. Le manganèse, utilisé dans l’acier et les batteries, représente déjà l’une des principales sources de revenus du Gabon aux côtés du pétrole et du bois. Avec cette réforme, Libreville espère retenir une plus grande part de la valeur générée par ce minerai stratégique, tout en réduisant sa dépendance à l’exportation de ressources non transformées.
Concrètement, le gouvernement gabonais donne un délai de trois ans aux acteurs du secteur minier pour investir dans des capacités de transformation locales. Un fonds d’investissement public-privé est même envisagé pour accompagner cette transition industrielle. La mesure s’insère dans un ensemble de réformes économiques destinées à bâtir un modèle plus auto-suffisant et inclusif, dans un pays certes riche en ressources mais où une partie de la population vit encore dans la pauvreté.
Créer de la valeur ajoutée et des emplois au Gabon
L’enjeu principal de cette stratégie est économique. En transformant ses minerais sur place, le Gabon cherche à créer davantage de valeur ajoutée locale. La différence de prix entre un produit brut et un produit transformé illustre bien le potentiel : par exemple, une tonne de bauxite brute vaut autour de 65 USD, contre plus de 2 300 USD une fois raffinée en aluminium. Capter ces étapes de transformation permettrait au Gabon d’augmenter considérablement ses revenus à exportation égale. Au-delà des recettes, c’est aussi l’emploi industriel qui est visé : le raffinage des minerais et la métallurgie mobilisent de la main-d’œuvre qualifiée, créant des postes d’ingénieurs, de techniciens et d’ouvriers spécialisés. D’après le FMI, le développement d’une filière locale de transformation des ressources naturelles génère des emplois mieux qualifiés, accroît les recettes fiscales et soutient une croissance plus durable, tout en réduisant la vulnérabilité aux fluctuations des cours mondiaux des matières premières.
Le Gabon a déjà démontré les bénéfices d’une telle démarche dans le secteur du bois. Depuis l’interdiction d’exporter des grumes (bois brut) en 2010, une importante industrie de transformation locale du bois s’est développée (contreplaqués, meubles, etc.), notamment autour de la zone économique spéciale de Nkok. Résultat : l’industrie du bois emploie aujourd’hui environ 30 000 personnes, soit plus de 7 % de la main-d’œuvre du pays. Cette success story nationale sert de modèle : en exportant moins de grumes et davantage de produits finis, le Gabon a pu créer des milliers d’emplois et accroître la part de ce secteur dans son PIB. Le gouvernement ambitionne donc de répliquer ce schéma avec les minerais : plutôt que d’exporter du minerai de manganèse à faible prix, produire localement du silico-manganèse, du manganèse métal ou d’autres alliages à plus haute valeur, voire des composants de batteries à l’avenir.
Au-delà du manganèse, le pays dispose aussi d’autres ressources minières stratégiques qu’il souhaite valoriser. Des gisements de lithium, cobalt, fer ou terres rares sont identifiés ou en cours d’exploration. Ces minerais sont très prisés dans le cadre de la transition énergétique mondiale (batteries de véhicules électriques, électronique, énergie verte, etc.). Leur transformation sur place pourrait positionner le Gabon comme un fournisseur de matériaux indispensables aux industries technologiques, au lieu de n’être qu’un exportateur de matières premières brutes.
Des investissements massifs à prévoir
Cependant, industrialiser la filière minière gabonaise nécessitera d’importants investissements initiaux. Transformer localement le manganèse ou le lithium implique de construire des usines de traitement et des fonderies, d’assurer un approvisionnement énergétique fiable et d’améliorer les infrastructures de transport. Le raffinage des minerais est très énergivore : à titre d’illustration, les autorités gabonaises estiment que la demande électrique nationale pourrait atteindre 9 GW à terme pour alimenter de nouveaux projets industriels – un saut colossal par rapport à la capacité électrique actuelle du pays. Le Gabon mise sur le développement de centrales hydroélectriques et d’autres sources d’énergie pour soutenir cette ambition. Un projet de barrage hydroélectrique à Boué (sur l’Ogooué) est d’ores et déjà lancé, de même que des investissements routiers et ferroviaires pour acheminer minerais et produits transformés.
En parallèle, le pays doit améliorer ses infrastructures de transport. La mise en exploitation du grand gisement de fer de Belinga, par exemple, s’accompagne du chantier d’une nouvelle ligne de chemin de fer de ~900 km (Belinga–Boué–Mayumba) pour relier les mines de l’intérieur aux ports en eau profonde. De même, la construction d’un port en eau profonde à Mayumba est envisagée pour faciliter l’exportation des produits miniers transformés. L’État gabonais recherche des financements pour concrétiser ces projets : lors d’un récent déplacement aux États-Unis, le Président Oligui Nguema a sollicité jusqu’à 2-3 milliards de dollars auprès d’institutions comme l’US-DFC et l’EXIMBANK, dédiés au financement préférentiel de ces infrastructures structurantes.
La création de zones industrielles spécialisées fait aussi partie des solutions envisagées. Des zones économiques pourraient être dédiées à la métallurgie et à la chimie minérale, sur le modèle de Nkok pour le bois. Cela permettrait de concentrer les usines dans des sites bénéficiant d’incitations fiscales, d’accès à l’énergie et de connexion aux réseaux de transport. Des partenariats public-privé seront sans doute nécessaires pour bâtir et opérer ces installations, le Gabon cherchant à attirer des investisseurs disposant du savoir-faire technique et des capitaux requis. Le groupe français Eramet, principal opérateur du manganèse gabonais via sa filiale Comilog, a déjà indiqué « prendre acte » de l’annonce du gouvernement et se dit prêt à travailler « de manière constructive » avec les autorités pour identifier les opportunités d’accompagner le développement industriel du pays. Fort de plus de 30 ans de présence au Gabon, Eramet souligne qu’il a déjà investi dans des installations de transformation à valeur ajoutée (comme le Complexe métallurgique de Moanda) et dans la modernisation des infrastructures comme le chemin de fer Transgabonais. Son objectif déclaré est de préserver la durabilité de ses activités tout en maintenant le rôle stratégique de Comilog – et les 10 460 emplois gabonais qui y sont associés – dans l’approvisionnement mondial en manganèse.
Compétitivité et viabilité : les défis à surmonter
Si l’objectif est clair sur le papier, plusieurs défis de taille se posent pour que la transformation locale des minerais soit une réussite durable. D’abord, la rentabilité des unités de transformation doit être assurée. Faire fonctionner à plein régime une fonderie de manganèse ou une usine de batteries au Gabon implique des coûts élevés (énergie, maintenance, importation de certains intrants, etc.), dans un contexte où la concurrence internationale est rude. La Chine, notamment, s’est imposée comme un acteur majeur du raffinage de nombreux minerais grâce à des économies d’échelle et des coûts souvent inférieurs. Pour rivaliser, le Gabon devra garantir une énergie abondante et bon marché, une logistique efficace, et un environnement d’affaires stable. Le coût logistique est un facteur critique : exporter des alliages ou des produits transformés suppose un transport fiable du site de production jusqu’au port, et ensuite vers les clients mondiaux. Toute inefficacité (pannes ferroviaires, congestion portuaire, etc.) pourrait grever la compétitivité prix des produits « made in Gabon ».
Par ailleurs, l’expérience d’autres pays montre que la transition vers la transformation locale n’est pas automatique. Un rapport de Tralac cité par l’Agence Ecofin rappelle que dans le passé, des interdictions d’exportation de minerais bruts au Zimbabwe (chrome), en Zambie (cuivre) ou même au Gabon (manganèse) n’ont eu qu’un impact insignifiant, voire négatif, sur le développement de filières de transformation locales. Dans le cas zambien, l’obligation de raffiner le cuivre sur place avait même temporairement freiné la production minière sans pour autant stimuler l’essor d’usines métallurgiques compétitives. La leçon est qu’un tel tournant industriel ne peut réussir que si des capacités existent en amont. Imposer une transformation locale sans disposer d’infrastructures ni de savoir-faire peut conduire à un effet boomerang : les opérateurs miniers, ne pouvant exporter, réduisent leur extraction, tandis que l’outil industriel local reste embryonnaire. Il est donc crucial que le Gabon développe progressivement ses capacités (former la main-d’œuvre, attirer des experts, construire des pilotes industriels) avant l’échéance de 2029, afin qu’au moment où le robinet de l’export brut se fermera, les unités locales puissent prendre le relais.
Les conditions structurelles du Gabon seront également déterminantes. Un approvisionnement suffisant en énergie et en eau industrielle, une main-d’œuvre qualifiée en nombre, sont indispensables pour les usines de transformation. À cela s’ajoute la question de la taille du marché : un pays africain pris isolément pèse rarement assez lourd pour influencer les cours mondiaux ou forcer les grands investisseurs à implanter des usines. L’Indonésie a pu réussir son pari en interdisant l’export de nickel en 2014 parce qu’elle était alors le premier fournisseur mondial – les transformateurs n’avaient d’autre choix que de s’y installer pour accéder au minerai. En revanche, lorsque Jakarta a tenté la même chose sur la bauxite, l’impact a été limité car d’autres pays producteurs ont comblé le vide. Le Gabon, bien qu’étant un acteur majeur (2e producteur mondial de manganèse), reste en concurrence avec des pays comme l’Afrique du Sud, l’Australie ou le Brésil. S’il agit seul, les acheteurs pourraient se tourner vers ces concurrents pour du minerai brut.
Coopération régionale et regards vers les voisins
Une des réponses à ces défis réside dans l’intégration régionale. L’Afrique subsaharienne dispose globalement d’un immense potentiel minier (30 % des réserves mondiales de minerais critiques) mais ne représente qu’une fraction modeste de la transformation industrielle de ces ressources. Agir de concert permettrait aux pays africains de peser davantage. Par exemple, en combinant leurs politiques, des États comme le Gabon, l’Afrique du Sud et le Ghana – qui à eux trois génèrent plus de 60 % de la production mondiale de manganèse – pourraient influencer l’offre mondiale de ce minerai et attirer plus facilement des investisseurs dans des projets de fonderies ou d’usines d’alliages. De même, une coordination sur les autres minerais de batteries (cobalt, lithium, nickel, etc.) donnerait plus de force aux négociations avec les industriels étrangers.
Le cas de la RDC illustre à la fois l’importance de ces ressources et la difficulté de les valoriser localement. Kinshasa fournit près de 70-80 % du cobalt mondial, essentiel aux batteries lithium-ion. Dès 2018, la RDC avait inscrit dans son Code minier l’interdiction d’exporter les minerais stratégiques à l’état brut, accordant un moratoire de trois ans aux opérateurs pour construire des unités de transformation. Mais à l’échéance (2021), peu d’usines avaient vu le jour, et le gouvernement a dû reconnaître que le projet prendrait du temps. Des forums économiques sont organisés pour attirer des investisseurs dans la fabrication locale de précurseurs de batteries, mais les observateurs restent sceptiques quant à la capacité du pays à bloquer réellement les exportations brutes et à mettre en place rapidement une industrie de pointe. La RDC a toutefois adopté une approche collaborative inédite : elle s’est alliée avec la Zambie voisine (également riche en cuivre et cobalt), et plus récemment avec le Maroc, pour lancer à Lubumbashi un centre d’excellence pour les batteries électriques. L’idée est de mutualiser les atouts de chacun : les matières premières de RDC-Zambie, l’expertise industrielle marocaine, et d’attirer des partenaires internationaux. Ce projet prévoit la production de composants de batteries dès les prochaines années, puis à terme l’assemblage de batteries complètes, voire de véhicules électriques, dans des zones économiques spéciales bénéficiant d’incitations fiscales. Bien que le chemin soit semé d’embûches, cette initiative régionale montre la voie d’une intégration plus poussée des chaînes de valeur en Afrique.
Du côté de l’Afrique du Sud, premier producteur africain de manganèse et économie minière la plus industrialisée du continent, l’accent est depuis longtemps mis sur la bénéfication (local beneficiation) des minerais. Johannesburg possède déjà des installations de transformation pour nombre de ressources (aciéries exploitant le fer local, raffineries d’or et de platine, usines d’alliages de chrome et de manganèse, taille de diamants, etc.). Ces capacités intégrées expliquent en partie que l’industrie minière sud-africaine ait un poids industriel plus important dans son économie que dans d’autres pays africains. Toutefois, même ce « poids lourd » rencontre aujourd’hui des difficultés : pénuries d’électricité, vétusté du réseau ferré (Transnet) et goulets d’étranglement logistiques entament sa compétitivité. L’exemple sud-africain souligne que la disponibilité d’infrastructures fiables est la condition sine qua non pour qu’une stratégie de transformation locale porte ses fruits sur le long terme.
Enfin, le Botswana offre un exemple intéressant de montée en gamme réussie dans un secteur minier. Ce petit pays d’Afrique australe, traditionnellement dépendant de l’exportation de diamants bruts, a négocié avec le géant De Beers le rapatriement d’une partie des activités de tri, de taille et de polissage des diamants sur son sol. Depuis 2013, l’ensemble des diamants de la production botswanaise (et même d’autres pays partenaires de De Beers) sont commercialisés via la bourse de Gaborone au lieu de Londres. Des dizaines d’ateliers de taille se sont implantés, employant aujourd’hui plus de 3 000 tailleurs (principalement des citoyens botswanais) – faisant de cette branche la première activité manufacturière du pays. Cette politique de « beneficiation » a permis au Botswana de capter une part bien plus grande de la chaîne de valeur du diamant : la coupe et le polissage local représenteraient environ 5 % du PIB national ces dernières années, contre une portion négligeable autrefois. Certes, ce succès dans le diamant a été facilité par la position de force du Botswana (premier producteur mondial en valeur) et par un partenariat étroit avec De Beers. Transposer ce modèle à d’autres filières (cuivre, nickel) s’est révélé plus ardu – le Botswana a par exemple dû fermer en 2016 sa fonderie de cuivre de Selibe-Phikwe, structurellement déficitaire. Néanmoins, l’expérience botswanaise prouve qu’avec une vision à long terme et des négociations serrées avec les multinationales, un pays africain peut obtenir que davantage de transformation se fasse sur son territoire, au bénéfice de l’emploi local et des compétences nationales.
Vers une nouvelle ère industrielle gabonaise ?
La démarche du Gabon s’inscrit dans un mouvement plus global en Afrique, où de nombreux États riches en ressources cherchent à rompre avec le « tout-exports bruts ». Du Zimbabwe qui a banni l’export de lithium brut, à la Namibie qui a interdit en 2023 la sortie de certains minerais non transformés, en passant par le Ghana ou la RDC, une tendance émerge : garder une part du gâteau de la valeur ajoutée sur le continent. Le Gabon, pionnier en Afrique centrale avec son interdiction des grumes dès 2010, veut maintenant étendre ce volontarisme au secteur minier.
Les retombées attendues sont considérables : si la stratégie réussit, l’économie gabonaise pourrait se diversifier, son PIB industriel croître (aujourd’hui encore, le pétrole et les minerais bruts dominent les exportations), et l’emploi s’élargir aux métiers de la métallurgie et de la chimie industrielle. Insérée dans la Zone de libre-échange continentale (ZLECAF), le Gabon pourrait exporter ses produits transformés sans barrières tarifaires vers les marchés régionaux, favorisant l’intégration économique africaine. Par exemple, de l’acier ou des alliages produits au Gabon pourraient alimenter les industries en pleine croissance de pays voisins, et inversement le Gabon pourrait importer des intrants manufacturés d’autres pays africains, créant des chaînes de valeur intra-africaines.
Il ne fait toutefois aucun doute que le chemin sera exigeant. La réussite dépendra de la capacité du Gabon à « cocher toutes les cases » : disposer de l’énergie bon marché, des infrastructures de transport, du capital humain formé, du cadre réglementaire incitatif et de l’appui de partenaires financiers. La volonté politique affichée au sommet de l’État est un atout indéniable, tout comme les acquis du pays (stabilité relative, revenu par habitant élevé, expériences passées dans le bois et le manganèse). En s’inspirant des meilleures pratiques régionales et internationales, le Gabon peut espérer concrétiser sa vision : passer du statut de simple exportateur de minerais bruts à celui d’économie minière intégrée, génératrice de valeur ajoutée locale et de prospérité partagée. C’est un pari audacieux, mais qui pourrait ouvrir une nouvelle ère d’industrialisation pour ce pays d’Afrique centrale au potentiel encore largement inexploité.
Sources : Le Nouveau Gabon, Communication présidentielle gabonaise, Agence Ecofin, Deutsche Welle, TRT Afrique, Africanews, FMI, Ecomatin.




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